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FORUM DES PSYS, SAISON 1, ÉPISODE 12

par Aurélie Pfauwadel

L’évaluation est un « négationnisme de l’être » qui vise « l’effet goudron et plumes », c’est-à-dire l’humiliation. Tel est le fait nouveau que pointait Agnès Aflalo en inaugurant, dimanche matin, le douzième Forum des Psys. Ses formules biens frappées ont ouvert la voie à toutes les trouvailles, de pensées et de mots, qui ont ensuite jalonné cette journée, et ont fait le régal des 900 auditeurs, dont certains n’en ont pas raté une miette !

Comme il est agréable d’affiner la perception que l’on a d’un problème, d’une question, au contact de la pensée ou de l’expérience des autres – chaque intervenant éclairant de sa torche frontale un repli obscur de ce douloureux malaise de notre civilisation. Ce Forum présidé par Bernard-Henri Lévy fut, comme les précédents, enthousiasmant et entraînant. Il a démontré en acte la nécessité de dire et de penser ce qu’a d’irréductible l’évaluation contemporaine, si l’on souhaite résister à son emprise tentaculaire.

Agnès Aflalo a donc commencé par « tordre le cou à l’idée qu’il y aurait une bonne évaluation » – surtout dans le domaine « psy ». Toute évaluation conduit à classer, compter, exclure, tuer. L’éthique de la psychanalyse requiert donc de faire reculer l’infâme, sous toutes ses formes. Éric Laurent a justement décliné les différentes modalités des « nouveaux semblants de l’évaluation ». Il a notamment attiré notre attention sur l’effarant « paternalisme libertaire » d’un Richard Thaler et d’un Cass R. Sunstein, deux chercheurs américains behavioristes. Leurs conceptions se différencient du behaviorisme dur : il ne s’agit plus d’exercer une coercition sur un comportement, mais de faire des « nudges » (coups de coude / ou de pouce) pour orienter de manière subliminale les décisions de sujets. Si on met, à la cantine, les légumes verts au niveau des yeux des adolescents, et qu’on camoufle la junk food, ils se serviront plus facilement des haricots (comme si un sujet digne de ce nom n’allait pas chercher les frites là où elles se trouvent !).

Nous avons ensuite eu le plaisir de découvrir Cynthia Fleury, et son réel sens de la formule : « l’évaluation ou l’intelligence : il va falloir choisir » – c’est ce qu’elle nous a clairement démontré au cours de son exposé. Avant de parler d’« évaluation », on parlait de « productivité ». Mais ce mot avait le désavantage de dévoiler trop clairement ce dont il s’agit ; on l’a donc remplacé. L’« évaluation » a paré la chose des atours de la rationalité, de l’objectivité et de l’égalitarisme. C’est pourquoi il n’y a aucun moyen d’y échapper : vouloir s’y soustraire revient toujours à se désigner comme suspect. Soyons vigilants, dit-elle : demain, on parlera peut-être d’« éthique de la responsabilité » pour dissimuler à nouveau cette même idéologie sous un signifiant toujours plus fallacieux. L’évaluation, kafkaïenne et absurde, conduit à une crise des finalités et des significations, devenant elle-même la seule fin des activités.

Puis l’initiateur de « L’appel des appels », Roland Gori, a théorisé l’évaluation comme manière de mesurer l’écart par rapport à la servitude volontaire, véritable passion du vingtième siècle. BHL a conclu cette riche matinée en retraçant les diverses façons dont la société a réagi aux suicides en série en 2009. « S’il y a un néocapitalisme, c’est plus dans l’évaluation que chez Jérôme Kerviel qu’il faut en chercher la clef. » BH. notait à quel point c’est un message extraordinairement fort, pour les « suicidés d’entreprise » de jeter leur corps mort aux pieds de ceux qu’ils tiennent pour responsables. Tel Bartleby qui oppose sa part d’opacité irréductible par son « I would prefer not to » et manifeste par là la « grandeur obstinée de l’humain » (Melville), ces suicidés sont « les analyseurs du malaise social du temps que nous vivons ». Le Forum s’en fait l’écho, sinon le vacarme.

L’après-midi a commencé par l’admirable intervention de Jean-Claude Milner. Dans Télévision, Lacan situe l’inconscient par ces mots : c’est un « savoir qui ne pense pas, ni ne calcule, ni ne juge, ce qui ne l’empêche pas de travailler », c’est le « travailleur idéal » dont parle Marx. Ce travailleur idéal est le pur et simple support d’un savoir – un savoir exécuter les ordres. Tout travail peut être ramené en droit à ce travail idéal, dès lors qu’il se retrouve pris dans une machinerie qui le dépouille des différences qui pourraient venir d’une pensée, d’un jugement ou d’une capacité à calculer. Tout travail peut, à ce titre, être évalué de la même manière. Selon Milner, il ne s’agit pas là d’une exigence structurale de la machine capitaliste, mais du résultat d’un processus actif, effectif, de contraintes. Le suicide est ce qu’il reste de la première personne, du « je », là où rien ne reste. Le dernier message qu’adresse le sujet en se suicidant est : « je manquerai à ma place ». Freud l’aurait traduit : « wo es war ».

Puis, Yves-Charles Zarka nous a montré comment la RGPP (réforme générale des politiques publiques) était en train de mettre en œuvre un système généralisé de l’évaluation : on assiste à l’extension du modèle managérial à l’ensemble de la vie publique, des institutions et de l’État lui-même – Rousseau doit se retourner dans sa tombe ! Ce qui est remis en cause, c’est la dimension publique de l’État, par opposition au secteur privé : les notions d’efficacité et de rentabilité guident désormais la politique publique dans des secteurs qui ne sont pas voués par eux-mêmes à la productivité (santé, éducation, justice, recherche).

Une série d’interventions, plus vivantes et drôles les unes que les autres ont achevé l’après-midi, avec Mathias Gokalp, réalisateur du film Rien de personnel (tout juste sorti en DVD), qui est venu nous parler de l’évaluation dans le monde du travail ; Margaret Moreau, médecin du travail en dissidence, qui nous a initiés au Lean, méthode de gestion d’entreprise, visant performance et productivité (trouvant ses sources au Japon, dans le Toyota Production System), et utilisé aujourd’hui partout dans le monde. Chaque geste de travailleur est comparé au geste d’un opérateur idéal, qui sert de référence : un homme, d’1 mètre 75, de 65 kg, sans restrictions médicales, et qui marche à la vitesse de 4 km par heure ! (on nous épargne juste la couleur de peau et l’orientation sexuelle…). Ces méthodes ne posent aucunes limites à l’excellence requise : le travailleur peut toujours donner plus, toujours être meilleur. JAM s’est fait l’avocat du Diable ; il doit bien y avoir des côtés positifs à l’évaluation ? En tout cas, il faut reconnaître l’ampleur du projet :  il s’agit d’une réelle tentative d’engineering mental, de transformation de l’humanité, on peut y lire une « époque métaphysique de l’être ».

Carole Dewambrechies-La Sagna a procédé à l’analyse des nouveaux signifiants-maîtres que produit sans cesse l’évaluation : « éducation thérapeutique », « traçabilité », et « bientraitance », les mots clefs de l’HAS. François Ansermet a posé cette question : peut-on évaluer l’avenir ? La seule chose que l’on sait avec certitude, c’est que cela va mal finir ; hormis la mort, tout le reste est incertain, imprédictible. Les évaluateurs sont en réalité des experts de la prédiction du passé. Il cite Keynes : « l’inévitable n’arrive jamais, l’inattendu toujours ». Ce qui fait la dignité de la psychanalyse, c’est qu’elle maintient ouvertes des « enclaves d’inattendu » (René Char).

Comment lutter contre le déluge de l’évaluation ? Clotilde Leguil répond, elle : par le retour à Freud et l’enseignement de ses textes. Le but de l’évaluation, dit-elle, est de « vérifier que le travailleur n’a rien retiré d’autre de son travail que le salaire par lequel on le dédommage ; de vérifier qu’entre la naissance et la mort, il ne s’est rien passé ». Tandis que Guy Briole se réfère aux Morticoles de Léon Daudet, et leur épreuve de « lèchement de pieds » demandant de la souplesse d’échine et une bonne dose de mépris de soi, JAM évoque Treize à la douzaine, le roman écrit par les enfants Gilbreth – monsieur Gilbreth avait mis au point une méthode pour optimiser le geste du maçon posant des briques, et appliqua à l’éducation de ses douze enfants les mêmes principes : optimisation des gestes sous la douche, etc.

La journée au Forum s’est clôturée par la performance hilarante (dans le style tragi-comique) de Jean-Pierre Deffieux nous relatant la seconde visite de l’HAS dans le service psychiatrique où il exerce. Le premier principe de l’HAS est de « chercher à satisfaire le patient en tous points » (en psychiatrie !). « Vous ne donnez pas d’échelle de la douleur à vos patients pour qu’il puisse auto-évaluer leur douleur ? » (à des mélancoliques !) ; « pourquoi ne leur parlez-vous pas du don d’organes ? » (à des patients suicidaires !). Les représentants mandatés de l’HAS cherchent encore comment faire entrer les réponses de J.-P. Deffieux dans les cases de leurs questionnaires…

Programme du Forum des Psys

FORUM DU 7 FÉVRIER
Programme
9h 15 : accueil
10h : Bernard-Henri LEVY : Ouverture
Agnès AFLALO, Cynthia FLEURY, Yves-Charles ZARKA,Roland GORI
12h : Bernard-Henri LEVY
15h Jean-Claude MILNER
Eric LAURENT, Mathias GOKALP, Dr MOREAU
17h : Psychanalystes face à l’évaluation
Fin à 19h

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Le forum aura lieu à
La Mutualité
24 Rue Saint-Victor, 75005 Paris

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Editorial d’Agnès Aflalo, LNA n°10

Boiter n’est pas un péché
La science et le capitalisme sont unis pour le meilleur et pour le pire depuis leur avènement.  Mais, c’est après la Seconde  Guerre, au Japon, qu’ils ont enfanté  le monstre de l’évaluation.  Elle s’est ensuite répandue comme  une traînée de poudre dans le  monde grâce aux adeptes des TCC.  Ils rêvent, en effet, de traiter le  personnel de l’usine comme les   moteurs qu’ils fabriquent pour améliorer la productivité. La  culture de l’évaluation repose sur l’idée simple qu’il n’y a  presque pas de différence entre l’humain et l’objet. Simple  question de qualité à chiffrer. La qualité est alors devenue le  maître-mot au nom duquel la traque des vivants a commencé,  car la qualité, qui fait la différence, c’est la vie elle-même.
L’évaluation – avec sa culture du tout chiffrable – n’est pas  seulement rebelle à la vie, elle la pourchasse jusqu’à la mort.   D’abord, elle supprime la parole et la remplace par des questionnaires  à cocher. Puis, elle traque la libido avec des calculs  loufoques qui prétendent venir à bout de son opacité pourtant  irréductible et paralysent ainsi le mouvement même qui anime  chaque vivant. Stigmatiser l’activité « en trop », à rééduquer,  n’est que la partie visible de la machine de chiffrage qui mortifie  chaque vivant au nom de la quantité. Enfin, l’évaluation  accélère la dématérialisation du lien social à coup de télé- transmissions en tout genre. Privé de parole, de possibilité de  mouvement, et amputé du corps à corps salvateur, le malaise  cristallise en désespoir conduisant au suicide. Du jardin  d’enfants aux maisons de retraite, pas un citoyen n’échappe  aux faux prophètes de l’évaluation. Aucune autre culture ne  produit autant de morts en temps de paix.
En cinquante ans, la culture de l’évaluation a colonisé les  plus nobles institutions de nos démocraties : économie, université,  justice, santé, etc. personne n’échappe à l’endoctrinement  ravageant de l’évaluation au point que la liberté,  véritable peau de chagrin, rétrécit au lavage de cerveau en  règle qu’elle lui administre de force. La crise financière donne  pourtant l’idée du bénéfice à tirer de telles évaluations. Le   consommateur étouffe le citoyen dont le rêve démocratique  s’étiole. La crise des universités montre à quel point le savoir  est gangréné par l’évaluation qui le réduit toujours plus à des  martingales de chiffres aussi ineptes qu’inutiles. La justice  risque, elle aussi, de succomber depuis que les experts en évaluation  de l’âme ont décidé de passer au-dessus des lois pour  imposer la leur : incarcération et maintien en détention à leur  idée et non pour crime ou délit.
La vraie prise du pouvoir a eu lieu en 1978, à l’OMS.   C’est à ce moment-là que les adeptes des TCC ont inauguré le  règne d’une bureaucratie folle qui a ensuite gangréné les autres  administrations d’Europe. En remplaçant l’idée de  maladie mentale par celle de santé mentale, les adeptes des TCC  ont ouvert l’ère de la psychiatrisation forcée de nos sociétés.  Car, depuis lors, ce sont les préjugés des psychiatres qui  décident ce que doit être le bonheur conforme à La santé  mentale et qui dictent ainsi la politique de santé publique.  Chaque citoyen se voit donc appliquer, comme pour les  moteurs, la loi du zéro défaut. C’est à peine possible dans le  monde inanimé des objets, alors pour les humains, le défaut  qu’est la vie doit cesser. Une fois admise l’identité du carnet  de santé d’un moteur et d’un humain, la santé mentale est  calculée grâce au symptôme biopsychosocial et autres risques  psychosociaux. Ils ont été fabriqués pour faire entrer chacun  dans des catégories à normaliser au nom de ladite santé  mentale. Plus l’évaluation fait croire que le bonheur, c’est  plein d’avoir dans les armoires et plus elle impose son diktat  aux êtres. Alors, il n’y a plus d’autre choix que de se  conformer ou de disparaître. Le rapport du Centre d’Analyse  Stratégique sur la santé mentale montre à quel point l’évaluation  est devenue un État dans l’État. Elle veut gouverner  sans l’avouer aux politiques qu’elle prétend servir et sans  risquer le verdict des urnes.
Dans cette folle lutte contre les défauts humains, l’acte et  ses effets incalculables sont rejetés. Les suicides de masse  démontrent qu’il ne manquera jamais d’Antigone pour le rappeler  et refuser la soumission au Créon bureaucrate qui a pris  le pouvoir en silence. Seul un acte politique pourra faire cesser  le massacre. Ne peut-on, d’ici-là, se souvenir que, même  pour les Écritures, boiter n’est pas un péché ?
Agnès Aflalo

Le Nouvel Âne n°10

LNA 10 est paru !
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France télécom, mode d’emploi

France Télécom, mode d'emploi

LE 15 OCTOBRE 2009, PAR BERNARD-HENRI LÉVY, POUR LE POINT

Bien sûr, tout suicide est un mystère.Bien sûr, rien n’est plus hasardeux, périlleux, voire odieux, que de vouloir interpréter, après coup, des actes souvent sans paroles et qui choisissent, dans ce cas, de se refermer sur leur propre secret.
Et bien sûr que, dans ce mystère, la souffrance la plus subjective, personnelle, intime, indicible, inavouable, a toujours, et forcément, sa part.
N’empêche.
Ces désormais fameux suicides d’entreprise qui endeuillent France Télécom (mais aussi telle banque, tel Renault ou Peugeot, quand ce n’est pas l’Education nationale…) sont un phénomène nouveau, apparu il y a dix ans, et qui a donc, par définition, des raisons et une logique nouvelles.
Le peu que l’on en sait, le peu que nous en disent les premiers résultats des enquêtes menées, sur le terrain, par les médecins, chercheurs ou sociologues du travail qui se sont penchés sur ces drames, indique que les 24 désespérés de France Télécom n’étaient ni particulièrement vulnérables, ni officiellement déprimés, ni notoirement malheureux en famille, en ménage, en amour.
Et puis, surtout, on peut prendre le problème par le bout que l’on voudra : se suicider ainsi, choisir d’aller mourir, non plus sur un pont, dans une gare, ou dans le huis clos de sa chambre à coucher, mais dans son bureau, se tuer littéralement, donc, au travail, balancer son propre cadavre aux pieds de son employeur et lui en faire le cadeau ultime et empoisonné, s’immoler sur l’autel d’un corps collectif auquel on a consacré une grande part de son existence et qui est devenu, à ses propres yeux, un nouveau monstre froid qui, comme les dieux d’Anatole France, a soif du sang de ses membres – le message est assez neuf et, dans certains cas, quand le suicidé laisse une lettre, assez explicite et clair pour que l’on prenne la peine de s’y arrêter et que l’on en finisse, une bonne fois, avec la politique de l’autruche.
Car ce que révèle cette épidémie de suicides c’est, en vérité, trois choses.
1. Une forme de pression – les salariés disent de harcèlement ou de management par le stress et par la peur – qui n’existait sans doute pas au même degré dans le monde d’hier.
2. L’importation, dans l’univers de l’entreprise, d’une culture de l’évaluation dont nous sommes quelques-uns, avec Jean-Claude Milner et Jacques-Alain Miller (« Voulez-vous être évalué ? », Grasset, 2006), Agnès Aflalo (« L’assassinat manqué de la psychanalyse », Ed. Cécile Defaut, 2009) ou Charles-Yves Zarka (Cités, numéro 37), à avoir annoncé, depuis des années, que c’était, à la lettre, une culture de mort et pour la mort.
3. Le déclin, enfin, des systèmes de solidarité qui, autrefois, faisaient tampon et que cette idéologie de l’évaluation, c’est-à-dire de la performance individuelle, c’est-à-dire du « chacun pour soi » et, pour autrui, du « marche ou crève », a méthodiquement dévastés : combien d’ouvriers démoralisés, affaiblis, défaillants, que, jadis, les collègues protégeaient ? combien de zingueurs, combien de Coupeau ou, plus exactement, d’anti-Coupeau à qui les copains d’« Assommoir » pouvaient dire « tu as trop bu, faut pas monter ce matin, on va y aller à ta place » ? combien, il y a quelques années encore, d’employés prêts à lâcher la corde mais qu’une chaîne d’amitié et d’entraide maintenait, vaille que vaille, dans le circuit ? tout cela a volé en éclats sous le double coup de l’agonie des syndicats et de la montée en puissance de cette culture de l’égoïsme ; rien de cela ne fonctionne plus dans la nouvelle cordée sociale basée sur la mobilité forcenée et l’émiettement des postes ; on y est aussi seul, aussi désespérément et définitivement seul, que, naguère, chez les paysans, à l’époque où c’étaient eux qui, pour les mêmes raisons, au plus fort de l’exode rural, détenaient le triste record du nombre de suicides au travail.
Alors, il faut, je le répète, se garder de surinterpréter.
Il faut résister à la tentation de trouver un coupable, un
seul, dont la désignation, par enchantement, résoudrait tout.
Et même si des mots ignobles ont été prononcés, même si la formule du patron de France Télécom réduisant cette vague de suicides à une « mode » (et, ensuite, s’en excusant) est, évidemment, inqualifiable, il faut éviter de faire de quiconque un bouc émissaire.
Mais qu’il y ait là un problème qui, au moins autant que la crise des subprimes et autres hedge funds, oblige à s’interroger sur notre modèle économique et social, voilà qui est incontestable.
La sociologie moderne, après tout, est bien née, avec Durkheim, à partir d’une réflexion sur le suicide.
C’est bien un autre livre sur le suicide, celui de son disciple Maurice Halbwachs, qui a, un demi-siècle plus tard, jeté les bases des représentations de la société sur lesquelles nous vivons aujourd’hui.
Et je ne vois donc pas pourquoi nous nous priverions, dans le droit-fil de Durkheim et Halbwachs, d’une réflexion sans concession sur le nouveau malaise social, le malaise grandissant dans la civilisation, dont témoignent, qu’on le veuille ou non, ces tragédies en série.
Le pire serait de ne rien dire et de banaliser.
Le pire serait de considérer le phénomène comme faisant partie des risques du métier ou, plus horrible encore, de le noyer dans des statistiques de « mortalité nationale » aussi absurdes qu’indécentes.
Ce serait tuer une deuxième fois les morts de France -Télécom que de refuser le miroir qu’ils nous tendent.