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Comment on résiste au déluge de l’évaluation

LE MOUVEMENT DE LA CAUSE FREUDIENNE,

OU COMMENT ON RÉSISTE AU DÉLUGE DE L’ÉVALUATION

AU XXIÈME SIÈCLE

par Clotilde Leguil, publié dans le Journal des Journées 83

Pourquoi un tel élan vers l’Ecole de la Cause freudienne aujourd’hui ? Pourquoi sommes-nous si nombreuses, nombreux, d’âges différents, de milieux différents, de formations différentes, à avoir trouvé auprès de l’Ecole de la Cause freudienne, sans nécessairement en être membres, le lieu où nous désirions nous former et apporter nos compétences singulières ? Que se passe-t-il dans notre société pour que l’Ecole de la Cause freudienne au XXIème siècle n’apparaisse plus seulement comme une école de psychanalyse, parmi d’autres, mais comme un lieu depuis lequel on chercherait à échapper au déluge, pour pouvoir continuer à créer quelque chose sans être emporté par les impératifs du Surmoi contemporain ? J’ai rencontré l’Ecole de la Cause Freudienne à l’aube du XXIème siècle et je me souviens du cours qu’avait fait Jacques-Alain Miller sur ce qui allait changer en cette nouvelle année où pour la seconde fois dans l’histoire de l’humanité, 4 chiffres nouveaux apparaissaient. Je perçois dans cette nouvelle ère, inaugurée en 2000, et dans laquelle nous sommes entrés par une tempête menaçante, l’arrivée de nouveaux enjeux politiques et éthiques qui ont aussi changé le sens d’une école de psychanalyse.

C’est que l’Ecole de la Cause freudienne prend un visage particulier au XXIème siècle alors que l’approche cognitiviste est en train de tisser sa toile et de recouvrir toutes les formations, qu’elles soient scientifiques, médicales, humanistes, philosophiques. C’est que l’évaluation quantitative est en train de tuer toute pensée, mais aussi toute créativité et que chacun, sans toujours saisir pourquoi, éprouve un malaise dans le monde du tout-quantifiable en vue d’une réussite aveugle. Alors nous errons à la recherche d’un lieu où la parole pourrait prendre une autre valeur, où la réponse pourrait être reconnue sans être calculée, où la singularité peut être accueillie sans être stigmatisée. Nous errons comme des âmes perdues dans un monde sans âme et un jour, pour certains d’entre nous par le plus grand des hasards, pour d’autres par des séries causales plus identifiables, peu importe, un jour, voilà que nous avons entendu un autre discours, nous avons entendu comme l’évoque poétiquement Jean-Claude Troadec le mot de « désir », et nous avons senti qu’il y avait là un discours qu’on n’entendait nulle part ailleurs. Je me souviens moi aussi du titre du Forum anti-TCC « Le désir est de retour » qui m’avait enthousiasmée, car je crois que pour la première fois, je voyais le signifiant « désir » apparaître ailleurs que dans les textes philosophiques. Ce n’était donc pas qu’un concept, mais une réalité. Et j’ai su que c’était ce désir là – au cœur de la cité – qui me donnait envie de m’engager.

Parce qu’ailleurs, c’est le déluge et tel des êtres menacés, nous ne voulons pas voir notre subjectivité être emportée par le monde vide de l’évaluation anonyme. L’Ecole de la Cause freudienne m’est alors apparue, très vite, non pas tant comme un refuge où se cacher, en attendant en silence que cela s’arrange, mais comme un refuge où résister, une enclave de liberté depuis laquelle on combattrait à plusieurs le tsunami de l’évaluation cognitivo-comportementale qui s’abat sur notre société sous le déguisement d’une promesse de bonheur et de progrès au service de l’humanité. Une cité dans la cité depuis laquelle on pourrait faire entendre que le désir, lorsqu’il est de retour, nous permet de nous avancer d’un pas décidé vers le XXIème siècle en vue de défendre une autre approche de la civilisation, celle qui donne envie de contribuer à ses avancées.

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NdR : Clotilde Leguil est philosophe et psychanalyste. Elle a contribué à L’Anti-Livre noir de la psychanalyse, sous la direction de Jacques-Alain Miller (Seuil, 2006), et est l’auteur de « Les amoureuses : Voyage au bout de la féminité« 

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Editorial d’Agnès Aflalo, LNA n°10

Boiter n’est pas un péché
La science et le capitalisme sont unis pour le meilleur et pour le pire depuis leur avènement.  Mais, c’est après la Seconde  Guerre, au Japon, qu’ils ont enfanté  le monstre de l’évaluation.  Elle s’est ensuite répandue comme  une traînée de poudre dans le  monde grâce aux adeptes des TCC.  Ils rêvent, en effet, de traiter le  personnel de l’usine comme les   moteurs qu’ils fabriquent pour améliorer la productivité. La  culture de l’évaluation repose sur l’idée simple qu’il n’y a  presque pas de différence entre l’humain et l’objet. Simple  question de qualité à chiffrer. La qualité est alors devenue le  maître-mot au nom duquel la traque des vivants a commencé,  car la qualité, qui fait la différence, c’est la vie elle-même.
L’évaluation – avec sa culture du tout chiffrable – n’est pas  seulement rebelle à la vie, elle la pourchasse jusqu’à la mort.   D’abord, elle supprime la parole et la remplace par des questionnaires  à cocher. Puis, elle traque la libido avec des calculs  loufoques qui prétendent venir à bout de son opacité pourtant  irréductible et paralysent ainsi le mouvement même qui anime  chaque vivant. Stigmatiser l’activité « en trop », à rééduquer,  n’est que la partie visible de la machine de chiffrage qui mortifie  chaque vivant au nom de la quantité. Enfin, l’évaluation  accélère la dématérialisation du lien social à coup de télé- transmissions en tout genre. Privé de parole, de possibilité de  mouvement, et amputé du corps à corps salvateur, le malaise  cristallise en désespoir conduisant au suicide. Du jardin  d’enfants aux maisons de retraite, pas un citoyen n’échappe  aux faux prophètes de l’évaluation. Aucune autre culture ne  produit autant de morts en temps de paix.
En cinquante ans, la culture de l’évaluation a colonisé les  plus nobles institutions de nos démocraties : économie, université,  justice, santé, etc. personne n’échappe à l’endoctrinement  ravageant de l’évaluation au point que la liberté,  véritable peau de chagrin, rétrécit au lavage de cerveau en  règle qu’elle lui administre de force. La crise financière donne  pourtant l’idée du bénéfice à tirer de telles évaluations. Le   consommateur étouffe le citoyen dont le rêve démocratique  s’étiole. La crise des universités montre à quel point le savoir  est gangréné par l’évaluation qui le réduit toujours plus à des  martingales de chiffres aussi ineptes qu’inutiles. La justice  risque, elle aussi, de succomber depuis que les experts en évaluation  de l’âme ont décidé de passer au-dessus des lois pour  imposer la leur : incarcération et maintien en détention à leur  idée et non pour crime ou délit.
La vraie prise du pouvoir a eu lieu en 1978, à l’OMS.   C’est à ce moment-là que les adeptes des TCC ont inauguré le  règne d’une bureaucratie folle qui a ensuite gangréné les autres  administrations d’Europe. En remplaçant l’idée de  maladie mentale par celle de santé mentale, les adeptes des TCC  ont ouvert l’ère de la psychiatrisation forcée de nos sociétés.  Car, depuis lors, ce sont les préjugés des psychiatres qui  décident ce que doit être le bonheur conforme à La santé  mentale et qui dictent ainsi la politique de santé publique.  Chaque citoyen se voit donc appliquer, comme pour les  moteurs, la loi du zéro défaut. C’est à peine possible dans le  monde inanimé des objets, alors pour les humains, le défaut  qu’est la vie doit cesser. Une fois admise l’identité du carnet  de santé d’un moteur et d’un humain, la santé mentale est  calculée grâce au symptôme biopsychosocial et autres risques  psychosociaux. Ils ont été fabriqués pour faire entrer chacun  dans des catégories à normaliser au nom de ladite santé  mentale. Plus l’évaluation fait croire que le bonheur, c’est  plein d’avoir dans les armoires et plus elle impose son diktat  aux êtres. Alors, il n’y a plus d’autre choix que de se  conformer ou de disparaître. Le rapport du Centre d’Analyse  Stratégique sur la santé mentale montre à quel point l’évaluation  est devenue un État dans l’État. Elle veut gouverner  sans l’avouer aux politiques qu’elle prétend servir et sans  risquer le verdict des urnes.
Dans cette folle lutte contre les défauts humains, l’acte et  ses effets incalculables sont rejetés. Les suicides de masse  démontrent qu’il ne manquera jamais d’Antigone pour le rappeler  et refuser la soumission au Créon bureaucrate qui a pris  le pouvoir en silence. Seul un acte politique pourra faire cesser  le massacre. Ne peut-on, d’ici-là, se souvenir que, même  pour les Écritures, boiter n’est pas un péché ?
Agnès Aflalo